L'argent suisse de la Résistance

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L'argent suisse de la Résistance

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Mar 29 Déc - 7:17

Printemps-été 1943. Les chefs de la Résistance à la recherche du nerf de la guerre.

Frédéric Valloire, Valeurs Actuelles le 23-04-2009


Les millions de francs fournis par l’OSS aux envoyés de la Résistance à Genève placent maquis de l’intérieur et Français de Londres au bord de la rupture. Jean Moulin accuse Henri Frenay.

Février 1943 : en Afrique du Nord, les Alliés ont débarqué ; à Stalingrad, les troupes allemandes ont capitulé ; en France, la zone sud a été occupée par les Allemands, la Milice a été créée le 30 janvier et le Service obligatoire du travail (STO) est instauré le 16 de ce mois-là. La Suisse, elle, reste un îlot de neutralité et de liberté. Terre d’accueil, elle est aussi relais avec sa radio et sa presse, qui permettent d’appréhender la situation internationale. Si Genève est un nid d’espions, Berne ne l’est pas moins.

S’y trouvent l’ambassade de la France légale (Vichy), à l’abri de laquelle se structurent deux filières clandestines (“Bruno” et “Groussard”), et la représentation britannique qu’utilise Jean Moulin pendant l’été 1942 pour transmettre des messages à Londres. Allen Dulles y a installé à l’automne 1942 les premiers services secrets américains en Europe, une antenne de l’Office of Strategic Services (OSS). Pour capter et transmettre des informations aux Alliés, connaître et soutenir les résistances européennes, repérer les élites qui prendront le pouvoir à la fin de la guerre. Dans les zones frontalières avec la France, les membres du service de renseignement suisse ferment les yeux ou coopèrent, d’autres Suisses aident la Résistance française.
Celle-ci est répartie en trois grands pôles, la France libre du général de Gaulle à Londres, la “France d’Alger” autour de Giraud, où l’influence américaine est forte, et la France clandestine, composée d’une multitude de mouvements et de réseaux, souvent antagonistes. Le 26 janvier 1943, les trois grands mouvements de résistance non communiste de la zone sud, Libération-Sud, Franc- Tireur, Combat, se sont rapprochés. Naît une structure nouvelle, les Mouvements unis de Résistance (Mur), avec unité de commandement, chaque mouvement conservant sa presse et sa sensibilité. Un processus que Jean Moulin, dit “Max”, délégué du général de Gaulle en zone sud, encourage : il va présider le comité directeur des Mur.

Au sein de l’organisation, le réseau Combat s’impose. Né à l’automne 1941, très structuré, dirigé par un ancien saint-cyrien, Henri Frenay, Combat, qui porte le nom du journal clandestin qu’il imprime, est le plus important des mouvements par le nombre de ses hommes, l’étendue de son service de renseignement et la qualité de ses groupes paramilitaires. Moulin, sur l’ordre du général de Gaulle, a obtenu de la part de Frenay que soit différenciée la branche politique de la branche militaire, celle-ci étant intégrée en octobre 1942 à l’Armée secrète (AS), commandée par le général Delestraint. Entre Delestraint et Frenay, les relations ne seront jamais bonnes.

La création du STO et l’apparition de réfractaires, la répression allemande, le développement des maquis, pris en charge par la Résistance et que Londres connaît mal, modifient la situation. En outre, dans le cadre de Combat, puis des Mur, Berty Albrecht a mis sur pied un service social pour les familles dont un membre a été arrêté, un service qui a un coût élevé. Il faut donc des armes, des radios, des informations et de l’argent, beaucoup d’argent. Or, Moulin annonce le 23 mars 1943 une baisse substantielle de l’allocation mensuelle aux Mur. Baisse momentanée, assuret- il. « Si vous vous obstinez à nous refuser l’argent dont nous avons besoin, il faudra bien que nous nous le procurions sans vous », répond Frenay.

L’ambassade officieuse de la Résistance en territoire helvétique
Comment ? En Suisse. Selon le mot de Claude Bourdet, adjoint de Frenay, c’est une sorte de « second poumon ». On tente d’abord de trouver de l’argent du côté britannique, mais sans succès ; alors on se tourne vers les Américains. Le contact est établi grâce à Philippe Monod, demi-frère du futur prix Nobel. Avocat de gauche, il a succédé à Bourdet à la tête du mouvement Combat dans les Alpes-Maritimes. C’est par hasard qu’il a rencontré à Cannes en novembre 1942 un Américain, Max Shoop, avec qui il avait travaillé avant-guerre, et qui est devenu l’un des collaborateurs d’Allen Dulles. En janvier 1943, puis en mars, Monod est appelé par Dulles, qui souhaite établir une liaison permanente avec la Résistance pour recueillir des renseignements. En échange, il propose une aide financière, du matériel et des moyens de diffusion.
Ainsi prend forme cette ambassade officieuse de la Résistance intérieure en territoire helvétique, la “Délégation générale de la Résistance en Suisse”, fixée à Genève.Missions : recherche de financement, communication avec l’extérieur, organisation de filières de passage, afin de recevoir du matériel et de transmettre des renseignements aux Alliés et à la France combattante.

Et celui qui va être nommé délégué des affaires extérieures des Mur afin d’assurer les relations entre ces mouvements et la Délégation, entre la Suisse et la France, n’est autre que Pierre de Bénouville, ancien royaliste de l’Action française, cagoulard devenu journaliste, initié au passage clandestin de la frontière franco-suisse par un agent de Groussard. À la tête de cette Délégation se trouve, à partir du 6 mai 1943, un général d’aviation, monarchiste et ami de Mermoz, Jules Davet. Son second est Philippe Monod, âme de la Délégation, qui s’adjoint lui-même les services de Jean-Marie Soutou (le futur secrétaire général du Quai d’Orsay), catholique de la mouvance d’Esprit, arrivé en Suisse pour échapper à la Gestapo et que l’on charge de la rédaction du bulletin d’information des Mur en Suisse.

Née du hasard et de la nécessité, l’initiative de Frenay déclenche un ouragan au sein de la Résistance française. Cette crise, « la plus grave que la Résistance ait eu à connaître », note Robert Belot dans un livre qui l’analyse par le détail, dure jusqu’à l’automne 1943. Et ses effets seront durables. Elle se cristallise sur l’antagonisme entre deux hommes, Moulin et Frenay, que tout oppose, passé, caractère, méthodes, ambitions et conceptions politiques. Derrière eux, deux réalités, deux histoires s’affrontent. D’un côté, la Résistance intérieure, qui s’est développée par réflexe patriotique, sans beaucoup de référence gaulliste. De l’autre, la France combattante qui se trouve à Londres, autour du général de Gaulle et de ses services. Chacune de ces France rêve de refaire, seule, la France. L’enjeu ? L’unité politique de la France du refus et l’avenir de la France qu’il faudra reconstruire.

Or, des sources privées, le fonds inédit du général Davet et l’ensemble des télégrammes échangés entre la Suisse et la France, auxquels s’ajoutent le fonds des services spéciaux américains et les archives d’Allen Dulles, apportent des éléments inédits présentés dans l’ouvrage de Robert Belot, l’Affaire suisse. D’autant que s’y ajoute le décryptage des télégrammes qui transitent entre la Suisse et la France, ce qui éclaire d’un jour nouveau cet épisode mal connu de la Résistance et permet de suivre en détail les différentes activités de la Délégation générale.
Il semble bien que Jean Moulin, autant par opposition à Frenay que pour tout contrôler, ait voulu présenter la Délégation comme une machine au service de Frenay et surtout des Américains. Pire même, une machine équivoque à l’égard de Giraud à Alger et par conséquent déloyale envers de Gaulle ! Ainsi, dans un rapport à charge du 25 mai 1943, il déplore que la Délégation ait été créée « à l’insu du comité directeur des Mur et du représentant du général de Gaulle qui, tous deux, ont été mis devant le fait accompli ».

“Vous avez voulu nous étrangler comme vous étranglez les maquis…”

À lire les documents présentés, une certitude s’impose : jamais Frenay ni Bénouville ni les autres n’agissent en solitaire, jamais ils ne se livrent à une politique personnelle antigaulliste ou proaméricaine. Toujours, ils agissent avec les Mur et informent Londres de leurs actions. Mais ils sont outrés de découvrir l’image que les gens de Londres ont de leur combat. « Nous avons cherché en vain dans les premiers échanges épistolaires de la Délégation une volonté d’ostracisme vis-à-vis des gaullistes », note l’auteur. Mieux même, Pierre de Bénouville demande à Monod de communiquer systématiquement avec le représentant de la France combattante. Il arrive que les gaullistes demandent à la Délégation de passer des messages destinés au général de Gaulle en personne. Les recherches dans les archives américaines le confirment : dès octobre 1942, Frenay tentait de convaincre les Américains que l’opinion française avait basculé vers le gaullisme. Car Frenay, Monod, Bénouville se sont sincèrement ralliés au gaullisme. Mais être gaulliste sans abdiquer son indépendance et sa liberté est un exercice difficile.

Pour sa part, Jean Moulin reste persuadé que la Délégation est le cheval de Troie des Américains : Allen Dulles n’est-il pas l’interlocuteur principal des Mur ? De ce présupposé politique, il tire les conséquences : si Frenay travaille pour Giraud que soutiennent les Américains, il risque de faire basculer l’ensemble des mouvements avec lui. C’est évidemment ce qu’il fait savoir au Général à Londres. Le général Davet lui réplique qu’il torpille ainsi l’action de la Délégation au risque de priver du même coup la Résistance intérieure de ses fonds. Au cours d’une réunion qui a lieu le 28 avril 1943, Jean Moulin accuse le groupe des Mur d’avoir planté « un poignard dans le dos du général de Gaulle ».« Je vous interdis de dire cela, réplique Frenay. Vous avez voulu nous étrangler, comme vous avez étranglé les maquis qui vous appelaient à l’aide. Vous voulez la direction de la Résistance, et vous le voulez sans en avoir les moyens ni l’envergure. Nous, nous sommes ici, et nous nous battons. […] Nous n’accepterons pas d’être “fonctionnarisés” par vous. »
On est au bord de la rupture.

Pourtant, du mois de mars 1943 au mois de novembre 1944, plus de 65 millions de francs seront parvenus aux réseaux et aux maquis grâce aux Américains, à travers le canal suisse et la Délégation de la Résistance. Henri Frenay n’aura ni instrumentalisé les Américains ni été un jouet entre leurs mains. Mais l’Histoire n’a voulu retenir que Jean Moulin comme unificateur de la Résistance, tandis que Frenay passe pour son diviseur. Les conséquences de l’affaire suisse ne sont pas encore effacées.

À LIRE :

L’Affaire suisse. La Résistance a-t-elle trahi de Gaulle ? de Robert Belot et Gilbert Karpman, Armand Colin, 432 pages, 23,40 €.

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Imad Eddin AL-HAMADANI
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