Pétain et De Gaulle : le grand duel

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Pétain et De Gaulle : le grand duel

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Mar 29 Déc - 7:39

Citation de Valeurs Actuelles :

Frédéric Valloire, le 22-02-2008


Une semaine avant l’Appel, le Général et le Maréchal se séparent pour toujours. Ils se connaissent depuis 1912. Désormais, tout les oppose.

Château du Muguet à Breteau, à l’est de Briare, où se trouve le grand quartier général, le 11 juin 1940. S’y prépare la réunion du Conseil suprême interallié, indispensable pour faire le point de la situation militaire et politique. La veille, le gouvernement a quitté Paris, l’Italie a déclaré la guerre à la France, les forces allemandes ont occupé Rouen et sont aux portes de Reims. Partout, le recul du front s’accélère. Winston Churchill et les généraux anglais sont attendus. Le gouvernement français est là avec Paul Reynaud, Philippe Pétain, devenu le 18 mai vice-président du Conseil, le général Weygand, “commandant en chef de l’ensemble des théâtres d’opérations” depuis le 16 mai. Arrive de Gaulle, nommé général le 25 mai précédent, appelé au gouvernement le 6 juin comme sous-secrétaire d’État chargé de la Défense nationale et de la Guerre.

Il peste contre le défaitisme ambiant. Dans la galerie du château, il croise Pétain, qu’il n’avait pas vu depuis l’été 1938 : « Vous êtes général ! Je ne vous en félicite pas. À quoi bon les grades dans la défaite ? – Mais, vous-même, monsieur le maréchal, c’est pendant la retraite de 1914 que vous avez reçu vos premières étoiles. Quelques jours après, c’était la Marne. – Aucun rapport ! » De Gaulle, qui raconte la scène dans ses Mémoires de guerre, précise : « Sur ce point, il avait raison. » Un dialogue que rapporte Herbert Lottman dans son dernier essai De Gaulle/Pétain, Règlements de comptes. Cet Américain très parisien, que ses biographies fringantes du monde intellectuel français ont rendu célèbre, avait déjà écrit un Pétain (Seuil, 1984). Le voici dans un parallèle à la manière de Plutarque, qui ressuscite un face-à-face presque oublié. S’il sélectionne les moments clés de cette confrontation longue de quarante années, c’est pour donner au lecteur les pièces essentielles du dossier afin « d’en tirer d’éventuelles leçons ».

Exercice périlleux (chacun croit tout savoir) qui, de plus, n’est pas nouveau. En 1964, dans son Pétain et de Gaulle (Plon), un ouvrage qui avait marqué son temps tant il foisonnait d’anecdotes et de documents mal connus ou inédits, Jean-Raymond Tournoux avait mis en scène la panoplie de sentiments qui s’étaient tissés entre ces deux personnages. Mais avec le temps, les passions qui s’émoussent, les innombrables études, Lottman tente de clore ce duel qui a pour partie décidé du sort des Français au milieu du XXe siècle. Première rencontre en octobre 1912, au 33e RI à Arras. Pétain en est depuis peu le colonel, il a 56 ans. Le sous-lieutenant de Gaulle sort de Saint-Cyr ; il a choisi ce régiment où il a accompli son année obligatoire de service militaire. Tout sépare les deux hommes. L’âge : trente-quatre ans entre eux deux.

L’avenir : Pétain se prépare à la retraite et achète une petite maison près de Saint-Omer, tandis que de Gaulle dans un discours qu’il tint le 26 mai 1908 assure que l’avenir sera grand : « Car il sera pétri de nos œu vres. » Les racines : rurales et modestes pour ce colonel républicain, rationaliste, débordant de bon sens, élève des Dominicains mais qui a perdu la foi ; bourgeoises et urbaines pour l’aspirant, littéraire et romantique, qui lit Maurras, Péguy et Barrès et qui reste pétri de l’éducation donnée par les Jésuites en Belgique, à cause de l’interdiction d’enseigner en France. « Tout l’indique : entre de Gaulle et Pétain, la sympathie est alors immédiate », affirme Éric Roussel dans son Charles de Gaulle (Gallimard). Car existent, malgré leurs divergences, des points communs. L’armée, à laquelle ils vouent un véritable culte, où ils peuvent servir la France et se préparer à la revanche.

Le sentiment chez ces deux orgueilleux d’être en marge : Pétain, parce qu’il a sacrifié sa carrière à ses idées non conventionnelles par lesquelles il proclamait sans cesse que le feu tue et que l’offensive à outrance est une sottise dans une guerre moderne ; de Gaulle parce qu’il est allergique à la promiscuité, aux corvées, aux routines de la vie de caserne, ce qui lui vaut de la part de ses camarades le surnom de “Connétable”. Dernier point commun, que Lottman emprunte à la biographie de Jean Lacouture (Seuil), l’art de séduire les jolies femmes… Reste qu’un différend est né, une note tirée du carnet personnel de De Gaulle et datée d’octobre 1913 en fait foi. Un différend profond qui porte sur la conception même de la stratégie : à la suprématie accordée au feu que prêche Pétain, de Gaulle préfère la guerre de mouvement qui doit déboucher sur une offensive finale.

En fait-il part à son supérieur ? On ne sait. Toujours est-il que Pétain note son subordonné avec une chaleur qui dépasse la pure convention : « Officier de réelle valeur qui donne les plus belles espérances pour l’avenir. […] Très intelligent, aime son métier avec passion. […] Digne de tous les éloges. » Quant à de Gaulle, il conservera toute sa vie le souvenir de son premier colonel : « [Il] me démontra ce que valent le don et l’art de commander. » La guerre. L’un y gagne son bâton de maréchal. L’autre, trois fois blessé (à Verdun, il est porté disparu et Pétain signa une citation à l’ordre de l’armée en forme d’éloge funèbre), prisonnier turbulent (cinq tentatives d’évasion), qui a réfléchi sur les vues de son ancien colonel, reçoit la Légion d’honneur et le grade de capitaine. De Gaulle ne méconnaît pas le rôle qu’a tenu Pétain lors de ce conflit.

Dans la France et Son armée, paru en septembre 1938, alors que les relations entre les deux hommes sont des plus tendues, de Gaulle juge ainsi le commandement de son aîné en 1917 : « Surtout, un chef a paru qui inculque à l’armée l’art du réel et du possible. Du jour où l’on dut choisir entre la ruine et la raison, Pétain s’est trouvé promu. Excellant à saisir en tout l’essentiel, le pratique, il domine sa tâche par l’esprit. En outre, par le caractère, il la marque de son empreinte. Entre ce personnage lucide et l’action […] que requièrent, désormais, le combat et les combattants, l’harmonie est si complète qu’elle semble un décret de nature. » Sortie de guerre.

Pétain, inspecteur général de l’armée, devient vice-président du Conseil supérieur de la guerre. Populaire, il est respecté, à droite comme à gauche. De Gaulle suit des sessions de rattrapage pour les officiers prisonniers de guerre, sert en Pologne contre les bolcheviques, se marie, enseigne l’histoire à Saint-Cyr, intègre l’École supérieure de guerre et, à l’issue de sa scolarité, est affecté en 1924 à l’armée du Rhin, à Mayence. Pétain, qui a été choisi par les de Gaulle comme parrain civil de leur fils prénommé Philippe, surveille celui qu’il considère comme son disciple : il serait même intervenu pour qu’il ait la mention “bien” en sortant de l’École de guerre, où on lui reproche, outre ses remarques impertinentes, son attitude de “roi en exil”. Ce jeune officier le fascine : ne vient-il pas de publier son premier livre la Discorde chez l’ennemi ?

Cinq études qui analysent la défaite de l’Allemagne, exaltent le surhomme nietzschéen et révèlent un écrivain. Alors, Pétain le recrute dans son état-major pour être sa plume. Il vise en effet l’Académie française et souhaite écrire une fresque sur l’histoire du soldat français qui s’intitulerait le Soldat. Au passage, il prend sa revanche sur l’École de guerre, y impose en avril 1927 un cycle de conférences que donne de Gaulle avec qui il a, en 1926, visité le champ de bataille de Verdun. « Remarquables », dit le Maréchal qui assiste aux trois conférences. Par son aisance, par la sûreté de sa mémoire et par l’ampleur de ses vues, l’orateur a impressionné ses auditeurs.

Par son ton doctoral, il les a irrités. Il les a également laissés perplexes lorsqu’il a dressé un portrait du chef militaire conscient de son rôle et de son étoile, qui combine instinct et intelligence. S’agit-il du Maréchal ? Est-ce un autoportrait ? Quelqu’un conclut : « De Gaulle, c’est Pétain démarqué. » Rassemblées, ces conférences forment la substance du Fil de l’épée, qui paraît en juillet 1932, lorsque de Gaulle revient à Paris après avoir été en poste à Trèves et à Beyrouth. Deux ans plus tard, en mai, est publié son troisième essai, Vers l’armée de métier. Pour la première fois, un livre signé de Gaulle, promu lieutenant-colonel, n’est pas dédié au maréchal Pétain, mais à l’armée française. L’auteur sait que Pétain ne souscrit plus à ses vues ; les deux hommes se sont lentement éloignés l’un de l’autre. De quand date cette séparation ? Sur quoi se fonde-t-elle ?

Après la Seconde Guerre, de Gaulle dira que Pétain était mort en 1925. Ce qu’infirment leurs relations. Cet éloignement est-il lié au travail d’écriture commune ? En partie, le manuscrit du Soldat piétine, après des premiers chapitres éblouissants. Plus exactement, Pétain se plaint des envolées stylistiques de sa plume, dont il n’apprécie pas les jugements sur la Grande Guerre. Toujours la question de la guerre de mouvement ! Aussi Pétain charge-t-il un officier de son état-major d’écrire les chapitres correspondants. Par honnêteté, cet officier prévient de Gaulle. Qui écrit à Pétain en rappelant qu’il s’agit d’une œuvre de collaboration, ce qu’il devrait signaler dans une préface. Du coup, Pétain range le manuscrit. Plus profondément, la conception même de l’armée professionnelle que prône de Gaulle heurte le Maréchal, beaucoup plus que la constitution de “corps cuirassés”. S’y ajoute le souhait de De Gaulle d’obtenir un poste au ministère de la Guerre que Pétain dirige depuis le 6 février 1934. Autant par ambition que pour faire avancer ses idées. Refus : de Gaulle se tourne vers d’autres milieux où il rencontre Paul Reynaud, très attentif à ses propositions. Désormais, il sait qu’il est écouté.

Pour l’automne 1938, le colonel de Gaulle, qui commande le 507e régiment de chars de combat, tient à publier la France et Son armée, une version à peine modifiée du manuscrit du Soldat. Il en prévient Pétain, qui veut le voir pour éclaircir cette situation et qui considère qu’il s’agit d’abord d’un travail collectif d’état-major. La rencontre, la dernière avant celle de Briare, a lieu à la fin du mois d’août au domicile du Maréchal, square Latour-Maubourg. Impossible d’en connaître la teneur exacte. Mais la rupture est consommée, aggravée par une dédicace que Pétain tient comme « un véritable abus de confiance ». L’ultime rencontre a lieu à Bordeaux, le 14 juin, à l’hôtel Splendid. De Gaulle y déjeune avant de partir pour Rennes et l’Angleterre. À une table voisine se trouve Pétain. De Gaulle se lève et le salue : « Il me serra la main, sans un mot, écrira-t-il. Je ne devais plus le revoir, jamais. » Le même jour, les Allemands entraient dans Paris.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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