Le "petit télégraphiste" de Varsovie

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Le "petit télégraphiste" de Varsovie

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Mar 29 Déc - 17:22

Citation de Valeurs Actuelles du 25/09/08

Mai 1980. Les Russes occupent l'Afghanistan, Giscard rencontre Brejnev…

Fabrice Madouas, le 25-09-2008


Fallait-il aller à Varsovie pour parler avec Brejnev dont les troupes étaient à Kaboul ? Giscard en était convaincu. Quel devait être le jugement de l’Histoire ? Pour Jean François-Poncet, ce voyage fut une erreur.

Dimanche 22 juin 1980. Les sept grandes puissances du monde occidental se sont donné rendez-vous à Venise : l’Américain Jimmy Carter et l’Allemand Helmut Schmidt,la Britannique Margaret Thatcher, le Canadien Pierre Elliott Trudeau, le Français Valéry Giscard d’Estaing.Le ministre des Affaires étrangères du Japon, Saburo Okita, remplace le premier ministre,qui vient de mourir ; l’Italien Francesco Cossiga les accueille.

Puissants mais fragiles : deux ans plus tard,presque tous auront quitté le pouvoir, remarque Valéry Giscard d’Estaing dans ses Mémoires, le Pouvoir et la Vie.Cossiga en septembre, Carter en janvier suivant et Giscard dans dix mois.« Seule la dernière venue, Margaret Thatcher, nous survivra », écrit-il.
Au menu de ce sommet,les ambitions soviétiques : jusqu’où le Kremlin veutil aller ? Giscard a rencontré un Brejnev usé par la maladie, à Varsovie un mois plus tôt. C’est que les Soviétiques ont déployé leurs missiles nucléaires SS20 en Europe et poursuivent leurs opérations en Afghanistan : l’Armée rouge a franchi la frontière dans la nuit du 24 décembre 1979.Un pont aérien de trois cents rotations en trois jours a permis à des avions-cargos Antonov d’acheminer aux portes de Kaboul l’é- quivalent d’une division aéroportée. Au sol, 80 000 hommes ont été massés à la frontière.
Le but immédiat de Moscou ? Le remplacement du président Hafizullah Amin, jugé peu fiable quoique communiste, par un homme tout dévoué au Kremlin, Babrak Karmal, « un marxiste aux solides convictions » précise le Monde du 28 décembre 1979, conduit de Moscou à Kaboul dans les fourgons de l’Armée rouge. Condamné à mort par un tribunal révolutionnaire pour “ses crimes contre le peuple afghan”, son infortuné prédécesseur sera passé par les armes trois jours après le début d’une occupation qui ne s’achèvera qu’en février 1989.
Pour quelles raisons les Russes sont-ils intervenus aussi brutalement ?« Deux thèses s’opposaient, écrit Jean François- Poncet, alors ministre des Affaires étrangères, dans les souvenirs qu’il vient de publier et qui éclairent d’un jour nouveau toute cette période. L’une, qui avait cours aux États-Unis, affirmait que l’objectif de l’URSS était de s’ouvrir un accès aux “mers chaudes”, océan Indien et golfe Persique. Pour réaliser ce vieux rêve russe, l’Afghanistan n’était qu’un tremplin. » L’autre thèse ne prêtait pas à Moscou d’aussi vastes ambitions : l’URSS serait intervenue de peur qu’Amin, trop incommode, ne quitte le giron soviétique. Selon Jean François- Poncet, l’ouverture des archives du bureau politique du PC soviétique confirme cette seconde version. Pour le Kremlin, « il convenait avant tout d’éviter que l’Afghanistan, après s’être ouvert à l’influence soviétique, ne devienne, à l’instar de l’Égypte de Sadate, un pion dans le jeu des États-Unis ».

Mais, en 1980, les Occidentaux sont loin de posséder les informations que fournissent aujourd’hui les archives, et les Européens (Paris et Bonn) essaient de percer les intentions soviétiques dans l’espoir d’infléchir les décisions du Kremlin.
Les Américains ont choisi la fermeté : l’arme alimentaire. En URSS, les récoltes sont mauvaises. Les États-Unis prononcent l’embargo sur les exportations de céréales. Ils décident d’interrompre la livraison de produits “sensibles” et les transferts de technologie à destination de l’Union soviétique. Ils encouragent leurs alliés à boycotter les jeux Olympiques de Moscou, qui se tiendront du 19 juillet au 3 août 1980. Une cinquantaine de pays leur emboîtent le pas. Pas la France, qui ne ramènera cependant de Moscou que quatorze médailles.
À Paris,Valéry Giscard d’Estaing s’interroge. Qui donc a pris,à Moscou,l’initiativede cette offensive ? Peut-on peser sur la décision soviétique ? Faut-il aller à la rencontre de Leonid Brejnev ? Le président français consulte.
Hostile à ce projet, Jean François- Poncet le lui dit très franchement : « J’estimais qu’une démarche auprès de Brejnev ne servirait à rien, sinon à redonner à la direction soviétique l’honorabilité politique dont elle avait besoin auprès de sa propre opinion et des dirigeants des autres pays. » « Les réactions de nos partenaires, et surtout celles des États-Unis, vont être très négatives, et la presse va se déchaîner contre vous », prévient- il. Raymond Barre, en revanche, est favorable. « Brejnev ne réalise pas complètement la situation, dit-il au président. On a dû le convaincre qu’une fois le fait accompli, les Alliés se résigneraient et les choses reprendraient leur cours. Il faut le détromper.Vous êtes le seul à pouvoir le faire. » Giscard ira donc à Varsovie le 19 mai 1980.
L’ancien président a raconté ce têteà- tête dans ses Mémoires. « Leonid Brejnev porte un costume croisé gris. Son visage est à quelques dizaines de centimètres du mien, boursouflé, la peau tendue sans doute sous l’effet des médicaments, mais le regard étrangement vif, un peu dansant, comme une lueur dans une forêt. »Brejnev et lui sont seuls avec l’interprète. « Je voulais vous dire que j’étais d’accord avec vous, assure Brejnev. L’affaire d’Afghanistan est une affaire politique, et non militaire.On m’a dit que nous devions intervenir pour rétablir l’ordre. Et c’est vrai qu’Amin conduisait le pays aux pires violences. Mais nous ne devons pas rester. […] Tout le monde n’est pas d’accord ! Je ferai mon affaire personnelle de l’imposer. Vous pouvez compter sur moi ! »
Jean François-Poncet et son homologue soviétique, Andreï Gromyko, se sont éloignés pour parler ensemble. « La conversation fut fort peu amène, se souvient le ministre français. J’avais osé un parallèle entre l’enlisement déjà visible de l’armée soviétique en Afghanistan et la guerre d’Algérie. »Gromyko est hors de lui : «Vous vous laissez prendre, monsieur François-Poncet, à votre propre propagande. L’URSS tiendra le temps qu’il faudra. Elle l’emportera en Afghanistan, comme elle l’a emporté dans les années 1920 et 1930 face aux rébellions auxquelles elle a dû faire face dans le Caucase. »

En France, les réactions à l’entrevue de Varsovie, dont les préparatifs ont été tenus secrets, sont sévères. « La paix at- elle avancé ? demande François Mitterrand. Évidemment non. Le trouble s’est-il accru ? Évidemment oui. Il n’était pas nécessaire de s’exposer au camouflet que représente l’absence de résultat du sommet de Varsovie. » Il n’y a que l’UDF qui défende le chef de l’État, son fondateur : «Dans un état de tension, il est essentiel de parler », réplique Michel Poniatowski.
« L’idée profonde est la suivante, analyse Valeurs actuelles : la France peut vivre à côté de l’empire soviétique dans la même situation confortable que Hong Kong à côté de la Chine. À condition de ne pas inquiéter les Russes, de ne pas les “encercler” ni les isoler.M. Poniatowski le remarque lui-même : il faut gagner du temps, quatre ou cinq ans (cela, d’abord, pour permettre aux États-Unis de rétablir la parité militaire). Il espère qu’un jour l’empire soviétique éclatera tout seul.Mais en attendant, on le laisse digérer ses conquêtes, observe M. Soljenitsyne. » (Valeurs actuelles du 26 mai 1980.)

À gauche, les critiques redoubleront après le sommet du G7 à Venise, en juin.Au cours de cette réunion, Leonid Brejnev fait parvenir à Giscard un message où il évoque le retrait de certaines unités soviétiques d’Afghanistan.
Il y aura bien des mouvements en Afghanistan mais « il ne s’agissait que d’une relève de troupes comme les armées des pays en pratiquent régulièrement, précise Jean François-Poncet.De là à accuser le président de s’être fait berner par les Soviétiques, il n’y avait qu’un pas. Mitterrand le franchit allègrement ».
Le candidat de la gauche à la présidentielle va en effet l’utiliser quelques mois plus tard, lorsque l’on se trouvera en pleine campagne. Il tire l’épée le 16 mars 1981,dans l’émission politique Cartes sur table,en lançant une formule qui restera célèbre : « Il fallait bien que le voyage à Varsovie puisse recevoir un salaire… L’Afghanistan est envahi, c’est la fin de la détente.On se demande si ce n’est pas un retour à la guerre froide. Le sort de la paix est peut-être en jeu.Et tout à coup arrive un petit facteur, ou un petit télégraphiste : c’est M. Giscard d’Estaing. Il amène une dépêche dans sa poche. Là, les autres sont émus et un peu mortifiés de ne pas avoir droit aux mêmes secrets ou à la même confiance de M. Brejnev. Mais non ! c’est M. Giscard d’Estaing qui a cette confiance, qui porte le petit télégramme, et il dit : il ne faut rien décider parce que M. Brejnev vient de me faire savoir qu’il allait évacuer l’Afghanistan par petits bouts. »
Peu importe à François Mitterrand que la déclaration finale du sommet de Venise ait été d’une grande fermeté ; le « petit télégraphiste » fait mouche.«L’occasion était trop bonne, écrit Giscard,de préfacer la campagne électorale en accréditant l’idée d’une complaisance de ma part destinée à me gagner la faveur des dirigeants soviétiques, qui manifestaient leur reconnaissance en agissant à leur tour, en temps opportun, sur l’électorat communiste. » Le 10 mai 1981, François Mitterrand battait Valéry Giscard d’Estaing par 51,76 % des suffrages exprimés contre 48,24 %,soit un écart de plus de un million de voix.
La rencontre de Varsovie aura-t-elle eu néanmoins une utilité ? Valéry Giscard d’Estaing n’y a pas parlé que de l’Afghanistan. En s’y rendant, il avait en tête le sort de la Pologne, où la contestation commençait à gronder.Si l’Armée rouge passait la frontière, « la population polonaise se battrait avec ses mains, mais l’armée polonaise avec ses fusils », lui avait dit Edward Gierek, le président polonais. Il fallait donc à tout prix éviter une intervention militaire soviétique. C’est aussi ce que Giscard dit à Brejnev en tête à tête. Trois mois plus tard, le 14 août 1980, les 17 000 travailleurs des chantiers navals de Gdansk se mettaient en grève.

37, quai d’Orsay. Mémoires pour aujourd’hui et pour demain, de Jean François- Poncet, Odile Jacob, 288 pages, 23 euros.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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