Le tsar Alexandre a disparu

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Le tsar Alexandre a disparu

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Lun 28 Déc - 16:03

1er décembre 1825. La mort du tsar Alexandre Ier est annoncée. Mort réelle ? Exil volontaire ?

Frédéric Valloire, Valeurs Actuelles le 07-05-2009


Le tsar “mystique”, le tsar “indéchiffrable” est-il mort en vieil ermite sibérien ? Le mystère a beaucoup intrigué les Russes. Voici de nouvelles sources.

Nous sommes à l’automne 1825, à Taganrog, une petite ville située au bord de la mer d’Azov. Depuis le 13 septembre, le tsar Alexandre Ier, le vainqueur de Napoléon, rejoint le 23 par son épouse Élisabeth, réside dans un modeste palais impérial. Un site venteux, marécageux. Il est venu là pour soigner la tuberculose de la tsarine.

Le prince Volkonski, son ami et collaborateur, ne comprend guère cette explication : « Je ne parviens pas à concevoir l’idée des médecins qui n’ont rien trouvé de mieux, en Russie, comme climat, que Taganrog », écrit-il dans une lettre du 14 août. En réalité, relève Marie-Pierre Rey, directrice du Centre de recherches en histoire des Slaves de la Sorbonne et dernière biographe de ce tsar, « c’est bien Alexandre qui impose cette destination : il veut revenir dans cette région, où il a séjourné en mai 1818 ».

Pourtant, le choix n’est pas si mauvais, puisque la santé de l’impératrice se rétablit. Et bientôt le tsar annonce : « Je vais pouvoir déménager en Crimée et vivre comme un simple mortel. J’ai servi vingt-cinq années, on donne au soldat son congé après ce laps de temps. »Mais au cours de ce déplacement en Crimée, il prend froid, poursuit ses inspections malgré une fièvre qui empire et qu’il ne soigne pas.Le 14 novembre, il s’alite.Le 15, il se confesse, reçoit les derniers sacrements. Le 19 novembre 1825 dans le calendrier julien, soit le 1er décembre dans le calendrier grégorien, il meurt à 10 h 50, à quelques jours de son quarante-huitième anniversaire, Élisabeth étant à ses côtés. Épuisée, celle-ci n’accompagne pas le convoi funèbre qui met trois mois pour arriver à Saint-Pétersbourg. La tsarine s’éteint le 3 mai 1826, avant même d’entrer dans la capitale.
Or, à l’automne qui suit, la police du gouvernement de Perm, en Sibérie, arrête un vagabond qui circule à cheval. Âgé d’une soixantaine d’années, grand, yeux bleus, sourd d’une oreille, l’homme dit s’appeler Fiodor Kouzmitch. Ses parents ? Son lieu de naissance ? Kouzmitch reste muet. Comme il n’a pas de passeport intérieur, il est condamné à vingt coups de fouet et à plusieurs mois d’emprisonnement. Sa peine accomplie, il travaille cinq ans à Tomsk dans une distillerie d’État. Il vit dans le dénuement, enseigne aux enfants l’Écriture sainte, l’orthographe, le calcul, l’histoire, la géographie et délivre des conseils de santé et d’agriculture aux paysans. Il étonne : il parle le français, l’anglais, l’allemand et raconte des scènes étonnantes, l’entrée des Russes à Paris en 1814, la vie de cour à Saint- Pétersbourg. On dit que cet ermite, ce “starets”, est en réalité un noble qui fuit son passé. Ces rumeurs l’agacent.

Mais ce « béni de dieu » ne serait-il pas en réalité le tsar Alexandre ? Le marchand Khromov en est naturellement le premier convaincu. Il écrit en 1866 à Alexandre II, sans obtenir de réponse. Il persiste,gagne Saint-Pétersbourg pendant l’été 1881, rencontre des autorités, fait parvenir au nouveau tsar Alexandre III (Alexandre II a été assassiné au mois de mars précédent) des icônes et un portrait de Kouzmitch que le souverain conservera sur son bureau. Intrigué tout de même par cette insistance, le tsar fait ouvrir le tombeau de son prédécesseur dans la forteresse Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Et là, surprise : le comte Vorontsov- Dachkov, chargé de l’opération, constate que le tombeau est vide. Aucune source écrite ne le confirmera, mais dès avant 1917, au sein des familles d’aristocrates ayant participé à cette ouverture, ce témoignage circule. Il reste vivant parmi les Russes issus de l’émigration. Mais comment en faire état sans remettre en question la légitimité du tsar régnant ?
Les élites cultivées de Russie se passionnent pour ce mystère. Tolstoï lui consacre un ouvrage et imagine comment le tsar a organisé de fausses funérailles. Puis Schilder, historien russe dont la biographie d’Alexandre Ier paraît en quatre volumes en 1897 et 1898, arrive à une conclusion similaire : le tsar a disparu volontairement. Point de vue que partagent plusieurs membres de la famille impériale, au point que le futur Nicolas II ira se recueillir sur la tombe du starets.D’autres, en revanche, comme le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, petit-fils de Nicolas Ier, y croient moins.
Au lendemain de la révolution d’Octobre, en 1921, les bolcheviks procèdent à l’examen des dépouilles des souverains russes ; ils constatent à nouveau que le tombeau d’Alexandre est bien vide. Mais ils ne peuvent pas non plus le dire publiquement, car ils condamnent, et avec eux tous les historiens de la période soviétique, la légende de Fiodor Kouzmitch. Et ce rapport sur l’ouverture de la tombe disparaît à son tour !

Marie-Pierre Rey a donc repris ce dossier qu’elle enrichit de sources inédites. Familière des archives russes, elle remarque qu’au département des manuscrits de la bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg, les deux noms d’Alexandre Ier et de Fiodor Kouzmitch ont été sciemment accolés pour classer les dossiers relatifs à Alexandre. Ce qui sous-entend que pour le milieu très fermé des archivistes, la cause est entendue. L’historienne penche, elle aussi, pour la mise en scène de la mort du tsar.Elle avance plusieurs arguments.

À la fin de son règne, le souverain se détache de toute contingence matérielle. Las d’exercer le pouvoir, il le confie à des hommes de confiance, tel Araktcheïev. Dès 1812, il est tenté par l’abdication. En 1817, alors qu’il vient de se confesser au monastère des grottes à Kiev, il confie à son aide de camp qu’il pourrait laisser le pouvoir lorsqu’il atteindra la cinquantaine.En 1819, il en parle : « Pour moi-même, je suis décidé à me défaire de mes fonctions et à me retirer du monde. L’Europe a plus que jamais besoin de souverains jeunes et dans toute l’énergie de leur force ; je ne suis plus ce que j’ai été, et je crois de mon devoir de me retirer à temps. » L’année suivante, il multiplie les déclarations dans le même sens. En 1822 et 1823, il prépare sa succession : ce sera Nicolas, son deuxième frère, qui deviendra son héritier. Et lorsque son fidèle Araktcheïev lui apprend lors de son séjour à Taganrog qu’il renonce à exercer ses fonctions, on peut se demander si ce n’est pas à ce moment-là que le tsar décide de se consacrer à la vie de prières à laquelle il aspire depuis longtemps. Alexandre est assoiffé d’idéal mystique, note Marie-Pierre Rey. Serait-ce parce qu’il est rongé par un fort sentiment de culpabilité, lié à sa complicité passive lors du meurtre de son père, Paul Ier ?

La quête de plus en plus prégnante d’une théologie mystique

Depuis 1812, l’année où Moscou a brûlé, Alexandre n’est plus le même. Ce drame l’a conduit à Dieu. Un chemin qui comporte des doutes et des luttes, mais qu’il poursuit à travers des lectures, des exercices spirituels, des entretiens avec des religieux.Lui, le tsar orthodoxe, découvre les penseurs catholiques, saint François de Sales, sainte Thérèse d’Avila et Thomas a Kempis, mystique rhénan du Moyen Âge. Il distingue désormais une Église extérieure, celle de la théologie et des États, et une Église intérieure, celle de la « théologie mystérieuse ou mystique ». Et il établit un lien entre foi et action politique, souhaitant pour faire prospérer les Églises et les États « une unité dans la variété », qui anime son projet de Sainte-Alliance. Au fil des années, cette inclination vers la religion s’accroît, sa foi est de plus en plus vibrante, sa quête d’une Église intérieure de plus en plus intense. En 1825, Alexandre se préoccupe en priorité de voir se réaliser son dernier grand acte politique, faire aboutir la réunification des Églises d’Occident et d’Orient.Avant de partir pour Taganrog, il envoie à Rome son aide de camp, le général Alexandre Michaud, un catholique fervent. Lequel rencontre le pape Léon XII en décembre 1825. Or, personne à cette date ne sait que le tsar a disparu.
Comment a-t-il organisé sa disparition ? L’affaire n’est pas claire. Les versions des derniers jours du tsar, entre le 11 et le 19 novembre 1825, divergent et se contredisent. Or, il s’agit du tsar, dont tous les actes sont surveillés, nuit et jour. Pierre Volkonski est en désaccord avec Wylie, le médecin personnel du souverain, sur la description et la chronologie de la maladie. L’un parle de « nuit tranquille », l’autre d’une « nuit agitée ». Quant au journal que tient, chaque jour, la tsarine, il s’interrompt le 11 novembre. A-t-il été détruit parce qu’elle y rendait compte de ses longues conversations en tête à tête avec son époux, lequel lui aurait fait part de sa décision ?

L’autopsie ? Contestable. On évoque une syphilis dont le tsar n’a jamais été atteint ! On signale des cicatrices sur la jambe droite, mais c’est à la jambe gauche qu’en 1824 Alexandre souffre d’une infection qui atteint le tibia à la suite d’un coup de sabot de cheval. Pour l’un des neuf médecins qui signent le procès-verbal, le travail d’embaumement est parfaitement exécuté ; pour un autre, le corps est devenu noir. Et pour les rares qui l’ont approché, il est méconnaissable. Lors des funérailles, le 26 mars 1826 et contrairement au rite orthodoxe, le corps n’est pas présenté à la foule, le cercueil est même dissimulé alors que l’usage veut que le défunt repose dans une bière ouverte. Et nul n’est autorisé à voir le visage du tsar.

« Pour avoir une certitude, assure aujourd’hui l’historienne, il faudrait ouvrir la tombe de Fiodor Kouzmitch et vérifier si son ADN correspond bien à celui des descendants des Romanov encore en vie. C’est techniquement faisable, mais Kouzmitch, béni de Dieu, a fait l’objet d’une piété populaire. Et l’on voit mal l’Église orthodoxe autoriser l’exhumation du saint homme. »Qu’il soit rendu à la terre de ses pères ou qu’il ait rejoint l’anonymat de l’ermite, Alexandre Ier a bien quitté l’histoire le 19 novembre 1825.

À lire Alexandre Ier, de Marie-Pierre Rey, Flammarion, 594 pages, 27 €.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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