Le chevalier d'Eon, sans fard ni légende

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Le chevalier d'Eon, sans fard ni légende

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Lun 28 Déc - 16:07

21 mai 1810. Mort à Londres d'un espion français en disgrâce

Frédéric Valloire, Valeurs Actuelles le 05-03-2009


Sa vie d’agent de la couronne de France aura été aussi extravagante que romanesque. Voici laquelle…

Depuis son installation à Versailles en août 1777, chacun se pose l’irritante question : elle ou lui ? chevalier ou chevalière ? M.d’Éon ou Mlle d’Éon ? À moins qu’il ne s’agisse, écrit Voltaire, « d’un monstre, d’un animal amphibie qui n’est ni fille ni garçon » ? Évelyne Lever, familière du XVIIIe siècle, a repris ce dossier. Son époux, Maurice, avait rassemblé une abondante documentation. La mort l’empêcha de le boucler : leurs deux noms signent cette biographie qui démêle réalité et légendes.Une vie que d’Éon qualifiait sans plaisanter de « sans queue ni tête », à la fois extravagante et romanesque !

Elle commence à Tonnerre en Bourgogne le 5 octobre 1728. Impossible de vérifier si le nouveau-né est fille ou garçon : l’enfant est né couvert de membranes foetales, tête et sexe cachés. Trois jours plus tard, il est baptisé sous les noms de Charles,Geneviève, Louis, Auguste, André, Thimothée d’Éon de Beaumont. Sans équivoque : il est fréquent d’accoler un prénom féminin aux prénoms d’un garçon. À 13 ans, il part pour Paris achever ses études. Éducation intellectuelle et physique : Charles montre des talents exceptionnels en équitation et en escrime. Le 22 août 1748, il s’inscrit comme avocat au parlement de Paris. Devenu le chef de famille, il doit faire vivre sa mère et sa soeur.
Grâce au protecteur de la famille, il trouve un poste de secrétaire dans la généralité de Paris. Il a du temps libre, étudie l’histoire, publie en 1753 un Essai historique sur les situations financières de la France sous le règne de Louis XIV et la régence du duc d’Orléans. L’ouvrage est remarqué, le jeune homme se crée un réseau de relations où son esprit,sa mémoire, ses connaissances, ses qualités de bretteur sont reconnus. Vie mondaine, salons, badinage, d’Éon fait merveille, mais demeure un bel indifférent.
Parmi ses rencontres, le prince de Conti, cousin de LouisXV et responsable du “Secret”, le réseau d’agents secrets à l’étranger que le roi paie sur sa cassette. Objectif immédiat : nouer une alliance avec la Russie de la tsarine Élisabeth et l’écarter de la Prusse et de l’Angleterre. Le chevalier qu’enfièvre l’aventure accepte de se rendre à Saint- Pétersbourg. Initié au Secret, il part en juin 1756 alors que débute la guerre de Sept Ans. Il doit faire donner au prince de Conti le commandement en chef de l’armée russe et la principauté de Courlande. Avec des visées plus incertaines, la couronne élective de Pologne, voire une union avec la tsarine ! Telle est la version des archives du ministère des Affaires étrangères.

“Il est fort actif, fort avisé et fort discret”

Le récit du chevalier (dans son autobiographie manuscrite jamais publiée) est plus fantastique : Conti connaissait le secret de sa naissance, savait que la tsarine cherchait une jeune femme, appela d’Éon, lui proposa de revêtir des vêtements féminins et d’entrer au service de la princesse sous le nom de Mlle Auguste. Affabulations, note l’historienne. S’il rencontra bien la tsarine, il n’eut pas à se faire passer pour femme. S’est-il travesti en Russie ? Possible, la tsarine donnait des bals costumés où les hommes devaient être vêtus en femme et les femmes en homme.
L’apprenti diplomate remplit avec succès ses missions, en particulier l’alliance franco-russe. Le traité réglé, d’Éon en porte le texte au roi, retraverse l’Europe, se casse une jambe dans un accident de voiture, poursuit jusqu’à Versailles où il arrive deux jours avant le courrier dépêché par l’impératrice. Le roi le récompense : pension, brevet de lieutenant de dragons, tabatière en or et soins donnés par son chirurgien.
De retour en Russie, d’Éon est promu secrétaire d’ambassade. Il transmet à la tsarine des lettres du roi, cachées dans un exemplaire de l’Esprit des lois. À Saint-Pétersbourg, le chevalier représente avec éclat la France : garde-robe magnifique, cave de bourgognes, bibliothèque d’érudit et de bibliophile.Personne n’imagine son double rôle mais il intrigue : ce séduisant bourreau de travail n’a aucune liaison ! Quatre années passent. D’Éon ne supporte plus la Russie ; il désire rejoindre son régiment, rentre à Paris, est atteint par la variole, participe cependant avec panache aux campagnes de 1761.Mais la Russie le rattrape : la tsarine meurt, son successeur Pierre III est assassiné et son épouse, Catherine, accède au trône. Rappelé à Versailles afin de conseiller le roi, d’Éon voit s’envoler l’espoir d’être nommé à Saint-Pétersbourg. En compensation, il accompagne à Londres le duc de Nivernais pour négocier une paix avec l’Angleterre. D’Éon impressionne son supérieur, qui écrit : « Il est fort actif, fort avisé et fort discret. » Le roi lui accorde la croix de Saint-Louis.
De nouveau Londres, avec le titre de ministre résident, il rayonne. Et Louis XV lui confie des missions secrètes : examiner les côtes anglaises, se renseigner sur la politique de l’Angleterre en Europe continentale, surveiller le nouvel ambassadeur. S’il travaille toujours avec ardeur, d’Éon dépense tout autant en réceptions ! Sa vie privée, pourtant, est austère : « Ni chien, ni chat, ni perroquet, ni maîtresse. » Lorsqu’on lui annonce qu’il rede- vient secrétaire d’ambassade, d’Éon explose. Perdre son rang, c’est perdre son identité. Il écrit à son supérieur, le duc de Praslin, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, qui s’étrangle en lisant « cette chienne de lettre ». Loin de présenter ses excuses, d’Éon récidive. Ordre lui est alors donné de rejoindre Paris sans se rendre à Versailles : une disgrâce. En bon agent du Secret, d’Éon estime qu’il ne dépend que du roi. Il reste donc à Londres, conservant papiers et dossiers compromettants.

Le 4 novembre 1763, Louis XV demande l’extradition du chevalier. Mais la législation anglaise l’interdit. Devenu simple particulier, d’Éon provoque et continue d’aller à l’ambassade de France. Les Londoniens s’amusent de ces disputes aux rebondissements pittoresques, enlèvement, cambriolage, chantage. Des libelles accusent d’Éon de démence et le décrivent comme un hermaphrodite ! D’Éon répond, sauf sur ce dernier point qu’il dédaigne. En 1764, il publie un brûlot, y divulgue des secrets d’État et une partie de sa correspondance personnelle.Mais il ne révèle rien de ses activités occultes.Prudent, il ne sort qu’armé et entouré d’une escorte.
Amplifiées et déformées, ces informations arrivent sur le continent. À Versailles, le roi ne comprend rien à cet imbroglio. À Ferney,Voltaire déclame « les folies d’Éon ». À Londres, la Cour supérieure de justice instruit un procès contre d’Éon qui a diffamé un ambassadeur. Le 9 juillet 1764, il est condamné. C’est alors qu’un témoinsurprise, un certain Vergy, accuse l’ambassadeur de France d’avoir voulu éliminer d’Éon. La situation devient incroyable : Guerchy, l’ambassadeur en poste, est accusé de préméditation de meurtre à l’endroit de son prédécesseur, le cabinet britannique est embarrassé, les ministres français exaspérés et d’Éon triomphe.Un tour de passe-passe politico-judiciaire clôt l’affaire ; l’ambassadeur Guerchy est rappelé en France.

Excédé, Louis XV lance : “D’Éon est un fol et peut être dangereux”
Que faire de l’agent secret qu’est d’Éon ? Il devra attendre deux ans pour apprendre d’un autre membre des services secrets que le roi lui assure un traitement. Par précaution, d’Éon ne livre pas tous ses dossiers, poursuit son métier d’espion, abreuve son service de renseignements. Serait-il un électron incontrôlable ? « D’Éon est un fol et peut être dangereux », dit Louis XV excédé. Pourtant, à 42 ans, le chevalier se calme, lit, écrit, travaille quinze heures par jour.
D’où vient la rumeur qui enfle de jour en jour et qui prétend qu’il a changé de sexe ? Vraisemblablement des libelles. Sans preuve, la presse anglaise s’empare de cette nouvelle sensationnelle. Au mois de mars 1771, les premiers paris sont engagés, les caricatures et les fausses lettres circulent. Si d’Éon voyage, c’est qu’il accouche… Dès l’automne 1770, la rumeur a franchi la Manche. L’intéressé ne réagit pas. Mieux, il l’accrédite, l’entretient. Pendant l’été 1772, il confie à un émissaire français son secret : il est une femme. Pourquoi cet aveu ? parce que le souverain n’emploie pas de femmes dans son réseau d’espions. Il devrait donc mettre fin à la carrière de cet étrange agent et le faire revenir en France.Mais le 10 mai 1774, LouisXV meurt. Louis XVI supprime le Secret. Les agents subalternes sont gratifiés de pensions. D’Éon peut rentrer et toucher la sienne à condition de restituer la totalité des papiers au marquis de Prunevaux, qui se rend à Londres. Refus enflammé du chevalier, qui pose ses conditions à son retour, un mélange de demandes fondées et de prétentions extravagantes.

Nouveau négociateur, Beaumarchais, à qui d’Éon avoue en pleurs qu’il n’est qu’une pauvre femme. Et le 4 novembre 1775, un traité, qui a tout l’air d’une comédie, est passé entre Mlle d’Éon et le père de Figaro. Il y est précisé que le roi exige « que le fantôme du chevalier d’Éon disparaisse entièrement ». Mlle d’Éon, tenue de porter des vêtements féminins, se soumet à la volonté du roi, qui doit, en revanche, lui fournir un trousseau digne de son état. Avec Beaumarchais, d’Éon a trouvé un partenaire à sa mesure, qui entre dans son jeu, celui d’une “petite dragonne” perverse, sans s’y laisser prendre.
Mais le 14 août 1777, d’Éon quitte Londres en cachette et voyage sous l’uniforme de dragon qu’il n’a jamais quitté. Au carmel de Saint-Denis, où il fait halte, il est retenu pour être présenté à madame Louise, la plus jeune fille de Louis XV. Celle-ci s’étonne de la tenue de cette Mlle d’Éon. « Je vois que j’ai franchi le Rubicon. Je ferai comme César, je ne rétrograderai point », écrit le chevalier dans son autobiographie. Il ajoute : « Le vin est tiré, je le boirai jusqu’à la lie. » Que veut-il vraiment dire ? Il faut attendre sa mort, à Londres, le 21 mai 1810 ; l’autopsie effectuée le surlendemain ne laissa aucun doute : « Les organes mâles de la génération sont parfaitement formés sous tous les rapports. » Le piège terrifiant de Narcisse s’est refermé. « Vous vous séduisez vous-même », lui avait dit sa mère.

Le Chevalier d’Éon, d’Évelyne et Maurice Lever, Fayard, 386 pages, 22€.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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