Erfurt 1807

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Erfurt 1807

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Lun 28 Déc - 16:17

Un événement vieux de 2 siècles qui permet de comprendre l'actualité :

Jean Tulard, Valeurs Actuelles du 09-10-2008

À Tilsit, en juin 1807, Napoléon et le tsar se partagent le monde. À Erfurt, en octobre 1808, ils se séparent. Voici la clé pour comprendre la diplomatie russe.

Alexandre Ier sort enthousiaste de l’entrevue qu’il a eue avec l’empereur des Français sur le radeau établi au milieu du Niémen. La Russie peut considérer qu’elle est désormais une grande puissance. Un an plus tard, tout est remis en cause à Erfurt, en octobre 1808. Napoléon n’a pas tenu ses promesses, il n’entend pas les tenir. On s’achemine donc vers la guerre.

C’était il y a deux cents ans et la Russie en garde aujourd’hui encore le traumatisme.On ne peut comprendre son comportement de puissance encerclée sans se référer à ces événements. C’est le début de ce qu’on appellera dans les manuels d’histoire la “question d’Orient”. Pierre le Grand avait voulu faire de la Russie un grand État européen. Fidèle à sa pensée, Catherine II a poussé ses pions vers la mer Noire d’un côté, vers la Pologne de l’autre. Elle souhaitait briser l’isolement de son empire, désenclaver la Russie. Celle-ci ne pouvait être grande qu’en étendant son espace aux mers européennes. Deux barrières à détruire : la Pologne d’une part, l’Empire ottoman de l’autre.
Le premier partage de la Pologne en 1772 entre la Prusse, l’Autriche et la Russie a permis à cette dernière de faire son entrée en Europe centrale. Deux autres partages suivront en 1793 et 1795. Le royaume de Pologne est rayé de la carte, à la grande satisfaction de Saint-Pétersbourg, qui a récupéré une bonne part du gâteau.
Le démembrement de l’Empire ottoman est l’autre priorité. Il est indispensable pour permettre aux Russes de s’assurer le contrôle de la mer Noire et des détroits turcs, le Bosphore et les Dardanelles. Là encore, Catherine II a avancé ses pions. En 1783, elle a reconnu l’indépendance et l’intégrité de la Géorgie contre la reconnaissance de la suzeraineté russe. La même année, elle a annexé la Crimée. Un voyage triomphal, en 1787, l’a conduite jusqu’à Sébastopol.
Dans les Balkans, elle encourageait les populations chrétiennes sous le joug turc à se soulever pour déstabiliser Constantinople. C’était le cas des Serbes, asservis depuis le désastre de Kosovo en 1389. Insurgés en 1788 puis en 1804, ils trouvèrent en Karageorges un chef énergique. Le rapprochement austro-russe de 1780 prévoyait un partage des possessions de la Sublime Porte et la création à Constantinople d’un empire grec sous protectorat russe.Russes et Autrichiens entrèrent en guerre contre les Turcs le 16 août 1787.
La Révolution française sauva l’Empire ottoman en détournant les attentions et les énergies vers Paris. Entre 1792 et 1807 quatre coalitions se formèrent contre la France. La Russie entra dans les trois dernières. Sans succès.
C’est après la défaite russe de Friedland, le 14 juin 1807, que le tsar Alexandre Ier se décide à traiter avec Napoléon.Tel fut l’objet de l’entrevue de Tilsit. Alexandre se présentait en vaincu mais il eut l’impression d’être vainqueur tant Napoléon l’accueillit avec chaleur.Ce fut un coup de foudre réciproque.
Une pomme de discorde dans les négociations aurait pu être la résurrection de la Pologne. Après avoir vaincu les Prussiens à Iéna, au mois d’octobre 1806, et repris les territoires polonais précédemment soumis à Berlin, Napoléon avait la possibilité de ressusciter le royaume de Pologne, ce que lui suggéraient Murat et les patriotes polonais. Allait-il exiger du tsar les provinces attribuées à la Russie lors des trois partages ? La Pologne fut sacrifiée à l’alliance franco-russe.Napoléon se contente, avec les provinces polonaises enlevées aux Prussiens, de créer un duché (et non un grand-duché, comme on l’écrit parfois) de Varsovie, dont la souveraineté fut confiée au roi de Saxe. C’était une concession à Alexandre. Les limites entre le nouveau duché et l’Empire russe ne pouvaient que rassurer le tsar. Il était assuré de conserver sa part de Pologne et donc ses liens avec l’Europe occidentale.
Dans les Balkans, Napoléon, à qui les Serbes proposaient le titre de protecteur de la nation serbe, se déroba. Il laissait les mains libres au tsar. De même lui abandonnait-il Odessa, un port qui devait beaucoup à l’émigré français Richelieu. Il ne trouva non plus rien à redire à la décision d’Alexandre Ier d’envoyer des gouverneurs militaires russes en Géorgie.
Toutes ces concessions pouvaient paraître surprenantes de la part de Napoléon à l’égard de la Russie qu’il venait de vaincre. Il voulait une entente avec elle contre l’Angleterre. Il voulait la tenir dans son système.
C’est pourquoi à Tilsit, d’emblée, Napoléon porte la conversation sur l’Orient, sur l’Empire ottoman,sur « la barbarie turque ». Il offre Constantinople à Alexandre, mais il fallait que le tsar méritât cette récompense. De son côté, Alexandre se rend compte qu’il ne pourra rien sans l’alliance française. Celle de l’Autriche avait montré ses limites en 1798. La guerre n’avait pas provoqué alors la chute de la Porte. Napoléon, c’était autre chose que les généraux perruqués de Vienne.
Alors qu’il passait avec Alexandre, dans Tilsit, une revue des troupes, on remit à Napoléon des dépêches de Constantinople, et l’Empereur de les montrer au tsar avec un large sourire : «Voilà, dit-il à propos de la révolution de palais qui était annoncée, un décret de la Providence qui me confirme que l’Empire turc ne peut plus exister. » Ce jour-là, Alexandre fut conquis.
Le traité secret signé à Tilsit prévoyait : « Si par suite des changements qui viennent de se faire à Constantinople, la Porte n’acceptait pas la médiation française, ou si, après qu’elle l’aura acceptée, il arrivait que, dans le délai de trois mois après l’ouverture des négociations, elles n’eussent pas conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte ottomane et elles s’entendront pour soustraire toutes les provinces de l’Empire ottoman en Europe au joug et aux vexations des Turcs. » Toutefois, le cas de Constantinople était réservé.
Napoléon est probablement allé plus loin. Il dira par la suite à Narbonne qu’il envisageait de partir de Tilsit pour accéder au Gange et gagner l’Inde pour en chasser les Anglais.A-t-il tenu de tels propos devant le tsar à Tilsit ? C’est possible car il adorait ce type de rêverie, comme le prouvera le Mémorial de Sainte-Hélène. Alexandre, ébloui, voit devant lui s’ouvrir l’Asie centrale.
Bref, c’est une Russie nouvelle qui doit sortir de Tilsit, une Russie établie sur la Baltique comme sur la mer Noire, touchant l’Allemagne en Pologne, puissante dans les Balkans et recueillant l’héritage de l’Empire ottoman.
Le rêve russe était en voie de réalisation. Mais il ne s’agissait que d’un rêve. On peut s’interroger sur la sincérité de Napoléon.Certes,Talleyrand, partisan de l’alliance avec Vienne, est écarté du ministère des Relations extérieures. Certes, le 2 février 1808, Napoléon propose à Alexandre une expédition qui se dirigerait par Constantinople sur l’Asie et gagnerait l’Euphrate,mais loin de donner corps au projet de marche sur Constantinople, il s’engage en Espagne.
“Bonaparte, écrit Alexandre à sa soeur, me prend pour un sot”
C’est sur cette erreur fatale que débute le nouveau livre de Dominique de Villepin, la Chute, comprenons la chute de Napoléon. Quelques mois après Tilsit, Alexandre Ier est dégrisé. Il est choqué par “le guet-apens” de Bayonne qui aboutit d’un trait de plume au renversement des Bourbons d’Espagne et à leur remplacement par Joseph, frère aîné de Napoléon. Il s’étonne de la modération de Napoléon dans les négociations engagées avec la Porte. L’Empereur a-t-il vraiment l’intention de se lancer dans une guerre contre les Turcs, longtemps alliés de la France ? « Bonaparte, écrit Alexandre à sa soeur, me prend pour un sot. »
Si Napoléon veut une nouvelle rencontre avec le tsar, un an après Tilsit, ce n’est pas pour parler des Ottomans,mais parce qu’il a besoin des Russes pour contenir les Autrichiens, lesquels veulent leur revanche d’Austerlitz, au moment où l’Empereur devrait passer dans la péninsule Ibérique pour y écraser l’insurrection du peuple espagnol contre son frère Joseph. Napoléon ne pense qu’à ses intérêts ; à Tilsit déjà, il voulait faire entrer la Russie dans un système de fermeture du continent européen aux marchandises anglaises, et nullement partager l’Empire ottoman.
Alexandre est sans illusions lorsque les deux souverains se retrouvent à Erfurt, du 27 septembre au 14 octobre 1808. Napoléon se joue de lui. Il n’y aura pas partage des possessions ottomanes. Napoléon eût-il été sincère qu’il aurait été dissuadé de se prêter à ce partage par ses conseillers.
D’Hauterive, éminence grise du ministère des Relations extérieures, grand ami de Talleyrand et de Fouché, prévint Napoléon dans un remarquable mémoire : « Par le partage de la Turquie, la Russie devient nécessairement puissance maritime. Toutes les barrières orientales et septentrionales du monde seront rompues… et si les circonstances de temps et de lieu le favorisent, la Russie, maîtresse de l’empire d’Orient et de celui du Nord, ne sera plus aux portes de l’Europe, mais dans son sein. Il est possible qu’un jour la France s’affaiblisse, que les États du continent ne soient plus garantis par un grand système de confédération et que les Russes suivent la trace des Wisigoths, qui passèrent le Danube, obtinrent des empereurs de Constantinople de s’établir en Thrace, exterminèrent l’empereur, pillèrent Rome, s’installèrent en Gaule et finirent par conquérir l’Espagne et une partie de l’Afrique. La progression des conquêtes de la Russie suit exactement la même ligne géographique que les Wisigoths. »
Convaincu, s’il ne l’était déjà, Napoléon ne cache pas ses intentions à Talleyrand qu’il emmène avec lui : « Nous allons à Erfurt, je veux en revenir libre de faire en Espagne ce que je voudrai, et je ne veux pas être engagé d’une manière précise dans les affaires du Levant. » Tout est dit, et imprudemment dit puisque Talleyrand trahit Napoléon à Erfurt en révélant au tsar les calculs de l’Empereur. S’il devait y avoir un nouveau souverain à Constantinople ce serait Napoléon, qui prendrait ainsi à revers la Russie.
De l’échec de l’esprit de Tilsit, les Russes, si l’on en croit leurs historiens, ont gardé un souvenir amer qui explique, aujourd’hui encore, leur comportement. La Pologne, passée sous domination russe en 1815, dépecée à la faveur du pacte germanosoviétique de 1939, est restée en Europe, avec les États baltes, le pire adversaire de la Russie.L’Ukraine et la Géorgie ont échappé à l’emprise russe. À l’exception des Serbes, restés fidèles, nous sommes loin de Tilsit. De là, la fureur de Moscou et son complexe d’enfermement. Mais la lucidité d’Alexandre d’Hauterive n’est-elle pas aussi d’actualité ?

À lire

La chute ou l’Empire de la solitude (1807-1814), troisième volume du “Napoléon” de Dominique de Villepin, Perrin, 520 pages, 24,80 euros.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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