Thiers, cet animal politique

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Thiers, cet animal politique

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Lun 28 Déc - 16:24

Frédéric Valloire, le 02-11-2007

Il aura incarné le XIXe siècle français. Journaliste, historien, député, ministre, rebelle au second Empire et sauveur du pays en 1871…

Thiers : la droite en a honte, la gauche l’accable. On lui re proche d’être le fossoyeur de la Commune et l’emblème de la bourgeoisie conquérante ; d’avoir l’intelligence brouillonne et le cœur sec ; de s’être accommodé de tous les régimes ; d’avoir amassé une belle fortune et de l’avoir fait savoir. Certes, Thiers n’aimait pas le peuple et détestait les pauvres. Il avait peur d’eux. En partie parce qu’ils évoquaient ce qu’il aurait pu devenir lui-même, affirme Georges Valance dans un Thiers qui sonde les ressorts profonds de l’homme.

Complet, bienvenu (la dernière biographie a plus de vingt ans), il offre de belles pages sur l’enfance et l’ascension de Thiers, qui éclairent les décisions et les comportements que prendra plus tard l’homme d’État.

Naissance à Marseille, le 15 avril 1797. Son père, un aventurier de roman picaresque, néglige de déclarer l’enfant à la mairie. Un mois plus tard, ses parents, issus l’un et l’autre de la bourgeoisie ruinée par la Révolution, se marient. Mais le père disparaît. Il réapparaîtra en 1825, lorsque Adolphe commencera à être connu, pour réclamer de l’argent. Dans une quasi-misère, le garçon est élevé par sa mère et sa grand-mère, qui lui rappellent les gloires familiales, tel l’ancêtre fournisseur en bijouterie du harem du Grand Turc. Toute sa vie, Thiers cherchera et aimera la compagnie des femmes, souvent plus âgées que lui, la duchesse de Dino ou Mme Dosne, dont il épousera la fille en 1833, un mariage d’argent. Sortir de la pauvreté, retrouver son rang social : deux moteurs pour ce boursier, excellent élève du lycée impérial. Une seule idée, quitter la cité phocéenne, re joindre Paris.


Années d’apprentissage et de précarité à Aix, de 1815 à 1821. Thiers étudie le droit, s’inscrit au barreau. Taxé de “libéral” (“de gauche”, dirait-on aujourd’hui) dans cette ville royaliste, le jeune homme devient le héros de la jeunesse contestataire. Il comprend qu’il ne peut aborder la politique que par le journalisme. Et que pour réussir, outre le talent et le travail, il faut des relations : il occupe le centre d’une bande dont les membres ne se perdront jamais de vue et croient tous à l’ave nir d’“Adolphe Ier”, comme ils l’ap pellent. Le 18 septembre 1821, il prend la diligence pour Paris. Il a deux lettres de recommandation.

« Paris, à nous deux maintenant ! » : à Thiers, Balzac emprunta beaucoup pour créer Rastignac. Mais si ce dernier est beau et noble, Thiers mesure 1,55 mètre, a le teint noiraud, la voix aiguë et nasillarde et porte des lu nettes. Très vite, il perd ses illusions : « Je voudrais, écrit-il à un ami aixois, que tu visses de près ces hommes dont nous ambitionnons le sort : haines des partis, jalousies des talents, calomnies lancées et rendues, inquiétudes continuelles : telle est leur vie… Pourtant il faut aller… »

Et il y va, s’installe dans un garni minable, écrit dans le Constitutionnel, le journal de l’opposition bourgeoise à Louis XVIII, multiplie les collaborations, fait la semaine des trois fois 35 heures. Il découvre le premier, en 1822, le génie du peintre Delacroix, se fait le reporter de la réalité française pour la Gazette d’Augsbourg lue dans les cours européennes. Il assurera : « Je n’ai connu dans ma vie que trois journalistes, Rémusat, Carrel et moi. » Chroniqueur politique redouté, même s’il prédit régulièrement dès 1821 la chute du gouvernement Villèle qui ne tombera qu’en 1828, Thiers traite aussi d’éco nomie, de finance, de Bourse ; il publie une étude sur le système de Law, entreprend son Histoire de la Révolution. Parue en 1828, elle affirme que la domination de la bourgeoisie commence en 1789 et du même coup constitue une charge contre la Restauration. Succès immense : il contribuera à lui ouvrir en 1833 les portes de l’Académie française.

Mais Thiers est insatiable : il veut le pouvoir. Dans un système censitaire, cela signifie être riche. Il se démène comme un diable, renégocie sans cesse ses contrats, met en concurrence ses éditeurs. Il aime l’argent parce qu’il en manque, nage à merveille dans les af faires, imagine d’obscurs montages qui lui permettent de devenir copropriétaire du Constitutionnel sans débourser un centime ! La fortune ne suffit pas : il faut être connu. Thiers change sa garde-robe, prend un maître à danser, acquiert un cheval. On se moque de ce bourgeois gentilhomme. Qu’importe, on parle de lui ! Et sa taille, son accent, son sautillement perpétuel, son balancement des épaules, son manque d’usages le font remarquer autant que ses qualités intellectuelles. Il force la porte des salons et des cercles, va de l’un à l’autre, remercie par un article bienveillant ceux qui l’in vitent, rencontre le Tout-Paris d’opposition. Mais jamais il ne fréquente un lieu progouvernemental. Stendhal le trouve bavard, Chateaubriand prêt à tout, Sainte-Beuve épingle son côté “moi je sais tout” et une jeune femme fustige son cynisme et son indélicatesse. Il ne manque pas de courage physique et ne fuit pas les duels.

Surtout, il rencontre Talleyrand, l’apprivoise, le séduit. Thiers a 26 ans, le prince 69. Le vieil homme, aristocrate d’une autre époque, s’attache au petit Marseillais, lui inspire des analyses, lui glisse des tuyaux. Pour Talleyrand, « Thiers n’est pas parvenu, il est arrivé ». La preuve ? Lors de la révolution de juillet 1830, le rôle de Thiers est décisif. Jugeant le Constitutionnel trop prudent, Thiers fonde en janvier 1830 le National, une machine de guerre contre le régime de Charles X. Il se fait le théoricien d’une monarchie parlementaire à l’anglaise où « le roi règne mais ne gouverne pas ». Objectif : faire une révolution sans prononcer le mot afin de ne pas effrayer la bourgeoisie.

Les quatre ordonnances du 25 juillet 1830 (« la conjuration de la bêtise et de l’hypocrisie », dira Chateaubriand), dont l’une suspend la liberté de la presse, en fournissent l’occasion. Le 26, Thiers compose une protestation que signent 44 journalistes : « Le régime légal est rompu. […] Nous sommes dispensés d’obéir. » Le 27, quatre journaux, dont le National, publient cette protestation. Le soir, des barricades se dressent à Paris. La première des trois Glorieuses s’achève. Dans la nuit du 29 au 30, Thiers rédige avec son ami d’Aix, Mignet, un appel au duc d’Orléans, qui est affiché aussitôt sur les murs de la capitale. Le 30, Thiers est reçu à Neuilly par Mme Adélaïde, la sœur du duc et la tête politique de la famille. Il convainc : le 31, le duc d’Orléans apparaît au balcon de l’hôtel de ville de Paris, La Fayette à ses côtés, tous deux enveloppés dans le même drapeau tricolore. Le 9 août, le duc prête serment à la Charte révisée et prend le titre de Louis-Philippe Ier, roi des Français.

Épuration, distribution de prébendes. Thiers reçoit la Légion d’honneur, entre au Conseil d’État, mais il est rayé du National et le pouvoir lui a échappé. Une solution s’impose : être élu, autrement dit avoir de l’argent. Grâce à la bienveillance des Dosne, il obtient le cens d’éligibilité et devient député en octobre 1830. Deuxième étape : Talleyrand le recommande au roi, qui le reçoit avec ces mots : « Êtes-vous ambitieux, monsieur Thiers ? » Le 4 novembre, le voici sous-secrétaire d’État aux Finances. Il le reste jusqu’au 13 mars 1831, lâchant au passage son protecteur Laffitte : « Avec un ami comme Thiers, assure Valance, on n’a pas besoin d’ennemi. »

Redevenu député, il peaufine son image d’homme d’État, se spécialise dans les finances publiques, revendique la paternité de la “monarchie représentative” et apprend à dominer par la parole la Chambre des députés, un exercice où il est éblouissant. Lorsque Casimir Perier meurt du choléra en mai 1832, il est nommé ministre de l’Intérieur. Un virage spectaculaire à droite. Premier flic de France jusqu’en février 1836 avec un intermède au ministère du Commerce et des Travaux publics, il se signale par sa fermeté, voire sa brutalité. Il met fin à l’équipée de la duchesse de Berry, écrase en avril 1834 les insurrections lyonnaise et parisienne (massacre de la rue Transnonain) et fait voter, après l’attentat de Fieschi du 28 juillet 1835, les lois “scélérates”, dont l’une restreint la liberté de la presse, contredisant tout ce pour quoi il s’était battu en 1830 ! Le roi l’appelle en février 1836 à la présidence du Conseil qu’il double du poste de mi nistre des Affaires étrangères.

Désinvolte, Thiers forme son gouvernement avec des seconds couteaux, achète la presse, prend la parole sur tous les sujets, étale son universelle compétence, se heurte à Metternich, qui l’emporte en “realpolitik”. Six mois plus tard, il démissionne, mais il revient au pouvoir en mars 1840, pour huit mois, avec les mêmes défauts et une politique de va-t-en-guerre. Plus des coups de communication politique telle l’organisation du retour des cendres de Napoléon le 15 dé cembre 1840, manifestation à laquelle il ne participera pas : depuis deux mois, Louis-Philippe l’a remercié pour le remplacer par son rival Guizot.

Installé dans l’opposition au roi, à l’aise dans son hôtel particulier du quartier Saint-Georges, Thiers se consacre à ses travaux historiques, voit l’arrivée au pouvoir de son vieux rival Guizot, qu’il essaie de débouter en févri er 1848, accentuant ainsi un processus qui aboutit à la chute de la monarchie. Élu député à l’Assemblée constituante, il assiste, effrayé, à l’insurrection de juin, prône l’évacuation de Paris pour mieux écraser la révolte (la répétition anticipée de la Commune), soutient Louis-Napoléon Bonaparte en qui il voit un président de transition et « un xxxxxx ».

Arrêté lors du coup d’État du 2 décem bre 1851, exilé huit mois, il ren tre en France, feint d’oublier la politique… Et puis, à 66 ans, en 1863, il réussit son retour, l’emporte à Paris sur le candidat officiel à la députation, met en cause le régime, s’oppose à la politique des nationalités en Europe. En juil let 1870, il est quasiment le seul à l’Assemblée à dénoncer la marche à la guerre. On l’insulte. Mais en septembre, le gouvernement de la Défense nationale sollicite son aide. On sait la suite, le négociateur habile, le vieillard implacable, le libérateur du territoire, le fondateur de la République.

Ses obsèques, le 8 septembre 1877, furent grandioses : derrière le convoi marchaient Gambetta et Hugo, et une foule d’un million d’hommes. « Cette manifestation réellement nationale m’a empoigné », écrit Flaubert, qui ajoute : « Je n’aimais pas ce roi des prud’hommes, n’importe ! Comparé aux autres qui l’entouraient, c’est un géant ; et puis il avait une rare vertu : le patriotisme. Personne n’a résumé comme lui la France. »

À lire

Thiers, bourgeois et révolutionnaire, de Georges Valance, Flammarion, 448 pages, 26 euros.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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