La guerre du Rif

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La guerre du Rif

Message  Imad Eddin AL-HAMADANI le Mar 29 Déc - 5:21

Citation de Valeurs Actuelles du 18/09/08

1921-1926. Lyautey, Pétain, Franco affrontent le rebelle Abdel-Krim.

Claude Jacquemart, le 18-09-2008

Une épopée berbère. S’opposant aux armées françaises et espagnoles réunies, Abd el-Krim fut le héros d’une des premières guerres d’indépendance du Maghreb, déjà sanglante et sauvage.

Dans une villa du Caire où régnait alors le colonel Nasser, s’éteignait, le 6 février 1963, un exilé marocain de 80 ans, petit homme à l’indomptable énergie. Quarante ans plus tôt, ce chef berbère avait tenu longtemps en échec, dans les montagnes du Rif, dans le nord du Maroc, les forces de l’Espagne et de la France. Il s’appelait Abd el-Krim, plus complètement Mohammed ben Abdelkrim el-Khattabi. Sept mois plus tôt, l’indépendance de l’Algérie avait consacré celle du Maghreb dont il avait été l’un des combattants.

Cette guerre du Rif, qui dura cinq ans (1921-1926), revit dans un ouvrage fortement documenté, cosigné par un avocat, Vincent Courcelle-Labrousse, conduit au Maroc par sa profession, et le journaliste Nicolas Marmié, ancien correspondant de l’agence Associated Press au Maghreb et ancien correspondant du Figaro à Rabat. L’écriture est nette, les cartes minutieuses (même si une échelle kilométrique leur fait défaut).
En fait, à travers ce récit, resurgit toute l’histoire du Maroc de la période coloniale. Une histoire qui commence dès la fin du XVe siècle quand, en 1497, le capitaine espagnol Pedro de Estopinán conquit Melilla, sur la côte méditerranéenne du Maroc, l’Espagne s’adjugeant ultérieurement la ville de Ceuta, à l’est de Tanger, et les îlots fortifiés de Badis et de Nekkour, mais qui trouve son apogée au début du XXe siècle.
Le royaume chérifien, dont l’appareil d’État porte le nom de Makhzen, soumis au pouvoir défaillant du sultan, criblé de dettes, suscite alors les convoitises des grandes puissances, la Grande- Bretagne, l’Allemagne, l’Espagne, en conflit endémique avec le Maroc, mais surtout la France, installée depuis trois quarts de siècle en Algérie et soucieuse d’asseoir son influence aux ailes de sa conquête. À la conclusion de l’Entente cordiale, en 1904, Londres a reconnu la prééminence française en Afrique du Nord à condition d’avoir désormais les mains libres en Égypte et au Soudan, à condition aussi d’abandonner à l’Espagne le pays rifain, pour éviter que les canons français ne viennent narguer les canons britanniques installés à Gibraltar. L’empereur allemand Guillaume II a voulu s’en mêler, venant en personne à Tanger se poser en défenseur du sultan. La conférence d’Algésiras, en 1906, a cependant admis la suprématie française, le général Lyautey engageant alors, depuis l’Algérie, la “pénétration pacifique” du Maroc en s’appuyant habilement sur le sultan et le Makhzen.
En 1911, assiégé dans Fès, sa capitale traditionnelle, par les tribus berbères, le sultan Abd el-Hafid fit appel aux Français, trop heureux de pouvoir pénétrer ainsi jusqu’au coeur de son royaume. Les Espagnols s’emparèrent des ports de Larache et de Ksar el- Kébir.Le Kaiser Guillaume II manifesta sa présence par l’envoi d’une canonnière, la Panther, en rade d’Agadir. La France lui abandonna des terres en Afrique équatoriale et obtint, en contrepartie, la reconnaissance de sa liberté d’action au Maroc.
Le 30 mars 1912, Abd el-Hafid signa le traité instituant le protectorat de la France sur le royaume chérifien, où Lyautey fut nommé au poste de résident général.Puis le sultan fut remplacé par son frère,Moulay Youssef, plus souple. «Ma plus belle réussite », écrira Lyautey à propos de cette substitution.
Neuf ans plus tard éclatait la guerre du Rif. Elle connaîtra trois phases : un duel entre les Rifains et les Espagnols, la riposte des Français aux ordres de Lyautey quand les Rifains tourneront leurs efforts vers le Sud, la pacification menée sans faiblesse par le maréchal Pétain.
Le Rif ? Près de 25 000 kilomètres carrés de montagnes sauvages peuplées d’une mosaïque de tribus berbères. Des hommes rudes et sobres, excellents combattants – les descendants de ces Maures partis jadis à la conquête de l’Espagne. Une Espagne que certains, au XXe siècle, ont d’ailleurs choisi de servir et que l’on appelle les regulares, soldats de métier enrôlés sous le drapeau rouge et or face à leurs coreligionnaires brandissant l’étendard vert du Prophète.
Longtemps, Madrid a joué sur les rivalités entre tribus. Mais, en 1921, Abd el-Krim allait réussir à les fédérer contre l’ennemi commun. Il était issu de la tribu rifaine la plus respectée, celle des Beni Ouriaghel, dont la capitale, Ajdir, faisait face au rocher de Nekkour, planté au large de la côte méditerranéenne et devenu, sous l’occupation espagnole, le Penón d’Al- Hoceima.
À l’origine, Abd el-Krim, né en 1882, n’était pas l’ennemi des Espagnols, loin de là.Par hostilité à la France dont il avait mesuré les appétits, son père avait accepté une pension du roi d’Espagne. En 1907, il envoya son fils Mohammed à Melilla, enclave espagnole, où il exerça le métier d’instituteur. Mohammed devint cadi (juge) de la juridiction et journaliste au Telegrama del Rif, dans lequel il ne dissimulait pas son hostilité à la France, persuadé qu’elle annexerait le Maroc comme elle avait annexé l’Algérie. En 1910, Mohammed Abd el-Krim et son père allèrent jusqu’à demander la nationalité espagnole.
Au fond de lui, cependant, Mohammed Abd el-Krim restait d’abord un nationaliste marocain et, plus encore, un indépendantiste berbère. Survint la Première Guerre mondiale. Pourquoi ne pas jouer la carte allemande, à la fois contre la France et l’Espagne ? Résultat : une arrestation à Melilla en septembre 1915, suivie de onze mois de détention en forteresse,avec une tentative d’évasion ratée dont il gardera une claudication.
La rupture définitive avec l’Espagne se produisit quand celle-ci, après la Grande Guerre, se mêla d’asseoir son autorité sur son espace marocain, où elle ne maintenait jusqu’alors que des garnisons éparses. En 1920, l’état-major madrilène se dota d’un outil militaire exceptionnel avec la création d’une Légion étrangère calquée sur le modèle français, le Tercio de Extranjeros, commandé par le lieutenant- colonel Millán-Astray, secondé par le commandant Franco (qui succédera bientôt à son chef).Chechaouen, la ville sainte des Rifains, fut occupée.
En juillet 1921, ce fut le désastre d’Anoual. Aventurée au coeur du Rif, l’armée espagnole du général Silvestre, prise sous le feu meurtrier de milliers de guerriers berbères, dut se replier en désordre. Bilan : 2 500 morts, parmi lesquels des blessés achevés dans des conditions indicibles.D’autres massacres suivirent, portant entre 10 000 et 14 000 le nombre des tués espagnols dans les premières semaines de la guerre, les Rifains récupérant du même coup des milliers de fusils, 400 mitrailleuses et 130 canons.
Pétain débarque au Maroc, auréolé de son prestige de vainqueur de Verdun
Dès lors, la guérilla allait se transformer en guerre classique. Abd el-Krim hérissa de fortifications les territoires reconquis, creusant des tranchées, s’équipant en matériel lourd. En janvier 1923, ayant rallié l’ensemble des tribus, il fut proclamé émir du Rif, et il établit sa capitale à Ajdir. Une troupe de quelque 2 000 hommes fut recrutée dans la tribu des Beni Ouriaghel et renforcée par des déserteurs des regulares. En face, les Espagnols ne cessaient d’augmenter leurs effectifs et leurs moyens matériels, n’hésitant pas à utiliser le gaz moutarde pour tenter d’asphyxier leurs ennemis. Mais Abd el- Krim tenait bon.
Lyautey (élevé en 1921 à la dignité de maréchal de France), qui détestait les Espagnols, considérait les événements avec philosophie. Pour lui, tant que le pouvoir du sultan n’était pas menacé, la guerre du Rif ne concernait qu’Abd el-Krim et le gouvernement madrilène. Les choses changèrent en 1924, quand le résident général acquit la conviction qu’après avoir combattu les Espagnols, Abd el-Krim allait tourner ses armes contre le protectorat français.
L’attaque des Rifains se produisit en avril 1925, avec un objectif : Fès.Or, la chute de cette ville, capitale historique du Maroc, signifierait la fin du protectorat. À Paris, l’étoile de Lyautey, jugé trop politique et pas assez militaire, pâlissait. C’est alors que Paul Painlevé, président du Conseil et ministre de la Guerre, confia le commandement des opérations au général Naulin, sous l’autorité du maréchal Pétain. Celuici débarqua au Maroc auréolé de son prestige de vainqueur de Verdun, chef de l’armée française en 1918, mais aussi de son double titre de vice-président du Conseil supérieur de la guerre et d’inspecteur général de l’armée.
Lyautey et Pétain : deux personnalités antinomiques. D’un côté, un poète de l’action, mûrissant ses décisions dans le silence de la nuit. De l’autre, un organisateur méthodique, qui se vantait de fermer sa “boutique” tous les jours à 6 heures du soir et se souciait moins de politique que de stratégie. Pétain obtint du gouvernement les renforts qu’il estimait indispensables, hommes (32 000 pour le seul mois de juillet 1925), artillerie, chars, aviation. En outre, pour la première fois, les Espagnols et les Français combinèrent leurs opérations. Devant ce déploiement de forces, les Rifains ne pouvaient espérer tenir indéfiniment. Une fois Ajdir conquise et pillée par les Espagnols venus de la mer, Abd el-Krim décida de s’en remettre à la générosité de la France. Le 27 mai 1926, l’émir du Rif se rendit au colonel Corap.
Le gouvernement l’exila à La Réunion.Abd el-Krim y multiplia les protestations de fidélité à la France, offrant même au général de Gaulle, en 1943, les services de ses fils et neveux dans les Forces françaises libres.Après la guerre, le gouvernement voulut installer le vieux chef rifain sur la Côte d’Azur, à Villeneuve-Loubet. Mais à l’escale de Port-Saïd, en 1947, les leaders du nationalisme nord-africain le convainquirent de les rejoindre. Abd el-Krim devint en 1948 le président du Comité de libération du Maghreb arabe.
Sauvage et impitoyable, la guerre du Rif marqua durablement les hommes qui y participèrent. Parmi eux, de futurs chefs de l’armée française comme de Lattre ou Giraud. Du côté espagnol, le conflit fit surgir ceux que l’on baptisa les “africanistes”. Et dont beaucoup, derrière Franco, se dressèrent en 1936 contre la République désormais gouvernée par le Front populaire (le Frente crapular selon ses adversaires), entraînant à leur suite le Tercio et les regulares formés à la rude école des combats contre les Rifains.

La Guerre du Rif, Maroc 1921-1926, de Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié, Tallandier, 364 pages, 25 euros.
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Imad Eddin AL-HAMADANI
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